Texte du sujet: La Ville - Sujet 4 : "Le Zinc"

J’étais seul au comptoir quand je suis arrivé vers dix-sept heure. Une solitude heureuse, je n’aime pas trop les gens... Quelques passants rentraient, bien sûr, commandaient un café, et repartaient presque aussitôt. À dix-neuf heure déjà, il y avait plus de monde. Mais la majorité des clients profitaient de la terrasse, dehors, et ne rentraient donc pas à l’intérieur. Ni du café, ni de mon monde…

Il est vingt-deux heure maintenant, et le pub est aussi dense qu’une avenue commerçante un jour de soldes. Un groupe joue de la musique irlandaise, des jeunes et des moins jeunes dansent, il y a la queue au comptoir pour commander des verres.

Moi, je suis toujours accoudé au bar, concentré. Non pas, comme on pourrait le croire si l’on me regardait, sur le poème que j’essaie d’écrire sur mon petit carnet plein de ratures. Non. Concentré sur l’ivresse que je sens monter doucement. Ce sentiment bien connu qui pourtant me surprend à chaque fois. Comme si, lentement, particule par particule, neurone par neurone, j’entrais petit à petit dans un autre monde.

Concentré, oui, sur cette divine sensation. Probablement celle que j’aime le plus au monde. Au fur et à mesure que la réalité se trouble, les choses deviennent plus belles. Et même les gens, même les gens deviennent moins laids…  

Les heures passent. Il m’en faut plus, toujours plus, c’est la seule certitude. Au-delà de ça, plus rien n’a d’importance ; Encore un verre d’insouciance, de joie. Garçon ? Un autre cocktail, whisky / béatitude, sur ma note !

Je vois la musique danser autour de moi, j’observe les gens souffler d’étranges et sensuelles volutes d’émotions, qui s’évadent de leurs lèvres, qui se jettent dans les airs, se liant avec les mots, se confondant dans leurs fumées de cigarette. Les yeux pétillent et vous disent, les sourires se font palpables, les rires deviennent sincères. Et si le monde tournait rond ?

Tout semble enfin acquérir une signification profonde, dans cet environnement neuf et coloré qui transcende et stimule ma perception. Mes sentiments renaissent. Mes désirs jurent, dansent, hurlent, tonnent et affirment leur existence. Moins je vois clairement, plus tout me semble devenir réel. Réel et beau à la fois, divin paradoxe.

Tout ce quotidien macabre devient acceptable d’abord, puis sympathique, et jouissif maintenant. Extatique. Même les objets acquièrent une consistance quasi-mystique, même marcher devient une transe. Mon corps n’est plus un poids mort et encombrant que je suis forcé de porter, il se déploie tranquillement, tel un prolongement de mes sens. Je sais qu’il ne tient plus vraiment droit, mais c’est un détail amusant, une sensation agréable ; Un déséquilibre au goût de sucre.

Lorsque mon corps tient mon âme tombe, lorsque mon corps tangue mon âme jouit. Je me sens bien. Je suis le borgne roi au royaume des aveugles qui se noient dans l’éther.  J’aime, je sens, je perçois. Il n’y a plus de feintes ni de mensonges. Tout se mut en vérité. Même moi.

Noyé sous les rires des uns et des autres, alors que les corps se frôlent, se touchent, s’entrelacent parfois le temps d’une danse, ivre de cette joie contagieuse autant que d’hydromel, je note une phrase dans mon carnet, la main tremblante.  « Je préfère mille fois l’être humain ivre plutôt qu’idiot. »

Je sais que demain, je la trouverais navrante. Mais pour le moment, je la trouve sublime. Je trouve sublime de la trouver sublime tout en sachant qu’elle est navrante. Alors je souris. Je tourne la page. Et alors qu’une foule au loin chante « The Irish Rover », accompagnant les musiciens, moi, sourire aux lèvres, je commande une autre bière…

 

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A-Nacht
"Noyé sous les rires des uns et des autres, alors que les corps se frôlent, se touchent, s’entrelace nt parfois le temps d’une danse, ivre de cette joie contagieuse autant que d’hydromel, je note une phrase dans mon carnet, la main tremblante. « Je préfère mille fois l’être humain ivre plutôt qu’idiot. »

Je sais que demain, je la trouverais navrante. Mais pour le moment, je la trouve sublime. Je trouve sublime de la trouver sublime tout en sachant qu’elle est navrante."

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