Texte du sujet: Animalité, sujet 5 : "Croc Blanc"

Ce que j’aime plus que tout, c’est la régularité. La ponctualité. Non pas que je sois particulièrement casanier (n’écoutez pas les on-dit…), mais il est vrai que j’ai mes habitudes ! L’esprit a besoin de régularité, et le corps de ponctualité ! « Un esprit chien dans un corps chien », comme on dit !

Bien sûr, j’aime aussi les surprises. Comme ce morceau de viande de premier choix que j’ai eu l’autre jour à la place de ma pâtée. Ou comme quand il m’emmène jouer dans la forêt. Mais. Point trop n’en faut. Je préfère la régularité.

Alors vous comprenez que, bien que je sois patient et bien éduqué, je sois un peu en état de choc, actuellement. Ca a commencé il y a déjà plusieurs jours, et ça va de mal en pis !

D’abord il y a eu quand la dame qui venait souvent nous visiter a été particulièrement désagréable, il y a deux semaines. Au lieu (comme d’habitude) de venir me dire bonjour et de me caresser quelques minutes, avec une impolitesse surprenante, elle a fait comme si je n’existais pas ! C’est fort déjà, mais ce n’était rien ! Elle a poussée des hurlements, qui m’ont forcé à aboyer en écho (c’est une sorte de réflexe…), cassée tout plein de choses. Elle est repartie, comme elle était arrivée, sans un regard pour moi ! Je crois qu’elle était en colère… Contre moi, peut-être, puisqu’elle m’a ignoré ? Et le pire, c’est que, depuis, elle n’est plus jamais revenue ! Comme ça, du jour au lendemain, fini les séances de caresses ! Une « habitude » en moins…

Bon, ça, ce n’est rien, mais enfin – vous savez comme les humains sont des maîtres vraiment incompréhensibles – alors que c’est moi qui suis ignoré et abandonné, on dirait que c’est mon maître qui est triste. Et qu’il a passé des heures à pleurer, et pleurer, et pleurer. Et il s’est mit à boire de ce liquide ambré qui sent trop fort… Croyez-le ou pas ! Mais il a oublié ma promenade ! Et il aurait oublié deux promenades de suite, si je ne m’étais pas mis à tourner autour de lui et à aboyer de désespoir !

Vous croyez que ça c’est arrêté là ? Pas du tout, ce n’était qu’un début ! Alors que mon maître consent enfin à me sortir pour que je puisse faire mes besoins… Il a complètement ignoré notre promenade habituelle ! Il est allé n’importe où, dans n’importe quelle direction, dans un chaos indescriptible, pour finalement rentrer par je ne sais quel chemin, au bout d’un trajet deux fois plus court qu’à la normale. Oui, c’est ce soir là où tout a commencé à mal tourner. Je me suis couché dans mon panier et n’y ait pas bougé jusqu’au lendemain, tant j’étais à la fois outré et médusé. Il me semble que mon maître a fait pareil. Peut-être était-il outré et médusé, lui aussi. Je ne vois pourtant toujours pas ce que j’ai pu faire de mal…

*

* *

Mais je me suis repris (je suis un chien très exigeant envers lui-même) et dès le matin suivant, fier comme tout, à l’heure précise où il se lève, j’étais devant son lit, et je lui emmenais ses pantoufles.

Il ne s’est pas levé…

*

* *

Tout part à vau-l’eau. Mes promenades ? Aléatoires ! Mes repas ? Oubliés, pour la plupart ! Rien que des croquettes, plus jamais de pâté ! Plus de jeux, plus de caresses ! Rien ne va plus, et en plus, il me crie dessus ! Comme si c’était à lui d’être en colère ! Comme si c’était lui qui ne respectait plus le pacte qui nous lie !

C’est moi qui devrais crier, je vous le certifie ! Mais je n’en ai plus la force... J’ai protesté au début, ça oui, mais il est devenu violent, un peu… Il m’a lancé ses pantoufles dessus, en criant quelque chose… Et ça m’a brisé le cœur. Si je comprenais en quoi je lui avais fais du tort, je pourrais m’adapter, peut-être ?! Mais là, il reste toute la journée dans la maison, à boire son liquide ambré, à casser la bouteille en la lançant contre le mur, à pleurer et pleurer encore, et à dormir encore plus qu’un de ces imbéciles de chat…

 *

* *

Je sens que quelque chose va mal. Je regarde mon maître du coin de l’œil, allongé dans mon panier. Il avale tout un énorme tas de toutes petites pilules blanches. Je me suis levé d’un bon en remuant la queue, croyant que c’était du sucre. Mais c’est trop petit pour ça, et ma truffe m’aurait avertie. Alors je me rallonge. Et je le regarde. Il marche bizarrement. Puis il tombe…

*

* *

Je hurle à la mort, ça fait des heures que je hurle à la mort… Parce que c’est bien de cela qu’il est question… Je ne l’ai pas protégé, comme je me l’étais promis… Je n’ai pas compris, je ne comprends toujours rien… Et je ne peux pas m’empêcher de hurler à la lune, sans fin, sans fin, jusqu’à ma propre mort.

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MaHell
C'est si triste et beau...
Marlau
Waouh, c'est... puissant. Je pleure en même temps que je crie au génie.
plancton2000
Une autre preuve que les chiens sont des animaux purs entre tous. Merci, c'est beau. C'est triste. Mais c'est beau.
AirellaRed
Souvent, tes textes m'effraient. Celui-ci me ferait pleurer...

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