Texte du sujet: Animalité, sujet 2 : "Totem"

Il ne reste pas une seule sardine.

Quand je dis pas une seule, c’est : niet. Nada. Le grill présente encore des traces de chair brûlée, qui forme des filaments sans doute délicieux entre les barres de métal. Mais les sardines, elles, sont toutes sans exception en train de gésir paisiblement dans les abîmes de mon estomac.

Passé le repas, je bâille et m’allonge dans le courant d’un ruisseau. Là, j’attends que la loutre vienne me souffler ses compliments. La loutre est mon chuchoteur des abysses. Je lui tends l’oreille quelle que soit l’heure, quelle que soit la ville. Nous avons en commun l’appétit démentiel et l’amour du jeu. Quelques âmes fragiles, mal intentionnées, s’écrient, farouches et sans doute un peu couardes : psychopathe ! Moi j’appelle ça jouer avec la nourriture.

Je sais de la loutre que s’allonger sur le dos est une bonne idée, toujours. Je sais de la loutre qu’il faut manger voracement même (et surtout) quand on fait face à un marquis ou un prétendant. Je sais de la loutre que la chasse est solitaire et que la proie n’est pas naïve. C’est simple : une fois les dents posées sur la jugulaire tant désirée, il faut relâcher un peu la pression, la laisser respirer un moment les suaves parfums de l’espoir. Et là, comme elle agite sa queue, ses bras, enfin vous savez quoi, affolée mais pas à bout de cette énergie vitale que je convoite avec tant de démesure, comme elle se débat dans une transe involontairement magnifique, je referme la mâchoire. La tendresse sous la dent est un élément aquatique, fluide. La loutre m’enseigne la science des outils nécessaires à la faim : pierre anguleuse, regard fauve. Elle s’avachit dans le fleuve et ne craint que le filet improbable d’un mauvais marin. J’ai, sur la loutre, l’avantage de pouvoir faire un procès au mauvais marin.

Devant l’amant qui tremble et redemande, j’ai la générosité du prédateur en son palais. Que dit la loutre ? Nulle urgence. Le repas mérite qu’on s’y prenne avec langueur. Et s’il croit qu’il a la main plus ferme, et s’il se voit croisé, conquérant, prince de tes contrées ? Laisse-le croire, alors, dit la loutre. Pourquoi ôter son plaisir au condamné ?

S’extirpant d’une somnolence profonde, la loutre et moi tournons nos yeux avides vers les ombres lunaires projetées le long des rives. La nuit tombe doucement sur le dîner : c’est l’heure de pointe des animaux crépusculaires.

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MaHell
C'est juste joli... ça laisse rêveur.
AirellaRed
Après lecture, j'ai l'impression d'avoir suivi un reportage sur Arte. Merci pour cette prise de connaissance avec la loutre ;)

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